E-book Le Joueur Fiodor Dostoïevski

 

Le joueur (1866)

Dostoïevski à la roulette

« J’étais seul, sans fortune, avec une créature jeune, qui accueillait dans une joie naïve l’idée de courir le monde avec moi ; mais je voyais aussi que cette joie naïve supposait un certain emballement, un certain manque d’expérience, et cela me gênait et me torturait. J’avais peur qu’Anna Grigorievna ne s’ennuyât auprès de moi.« 

De Saint-Pétersbourg, les Dostoïevski se rendirent à Berlin, en passant par Vilna. Mais Fédor Mikhaïlovitch n’aima pas Berlin, qualifiée de ville si froide, si vide, si ennuyeuse qu’il en partit aussitôt pour Dresde. Très vite l’emploi du temps des Dostoïevski s’organisa d’une façon immuable. Fédor Mikhaïlovitch travaillait la nuit et ne se levait qu’à onze heures pour déjeuner.

Qu’est-il venu faire à Dresde ? Et où trouvera-t-il l’argent pour retourner à Saint-Pétersbourg ? Un seul espoir : la roulette. Cependant il n’ose encore en parler à sa femme. Mais son humeur se gâte. Il devient acariâtre, haineux. Elle l’approuve contre sa raison, contre son cœur. Dostoïevski est tellement possédé par la fièvre du jeu, qu’il accepte d’abandonner sa jeune femme à Dresde, toute seule, dans une ville inconnue, pour filer à Hombourg.

« Féfia dit que, s’il gagne, il viendra me prendre et que nous séjournerons à Hombourg. Comme ce serait beau ! Au surplus, il vaudrait peut-être mieux qu’il ne partît pas du tout. » Arrivé à Hombourg, il lui écrit d’abord une lettre de regret de l’avoir laissée. Puis une nouvelle lettre où il lui raconte ses gains, ses pertes. « Annette : quand on est raisonnable, le cœur de marbre, froid et surhumainement prudent, alors, on peut, à coup sûr, sans l’ombre d’un doute, gagner tout ce qu’on veut…« . Mais le surlendemain, il écrit qu’il a perdu au-delà de ses moyens.

Pour se reposer de ses émotions, il se promène, visite le Kursaal, écoute la musique. Il est malade de remords Il essaye de s’affirmer qu’il joue pour sauver de la misère sa chère Annette et toute la famille de Saint-Pétersbourg. Mais très vite, il ne peut plus se mentir à lui-même : le jeu seul l’intéresse. Il aime le jeu pour le jeu. Il ne vit plus que pour cette minute d’anxiété intense, où la boule lancée emporte les regards dans un vertige de reflets : noir, rouge, pair, impair, gain ou perte. Toute l’existence est suspendue au tournoiement de la roue. La jouissance et la douleur sont comprimées à l’extrême. Une sensation suraiguë le traverse. Il est baigné de sueur. Il tremble. Il ne pense plus à rien. « Partout et toute ma vie durant, écrit l’homme souterrain, j’ai dépassé les limites ».

Il continue à jouer, dit qu’il va revenir le plus vite possible et demande à sa femme de lui envoyer immédiatement vingt impériaux…
Il risque tout, il perd tout ce qu’il a gagné.

Il avait promis de rentrer après mais il n’est pas à la gare. Il redemande des impériaux et revient enfin à Dresde le teint pâle, les yeux caves.

Cependant, les soucis, les regrets, l’ennui minent la bonne humeur de Fédor Mikhaïlovitch. Il songe à l’argent perdu. Il s’accuse d’avoir mal joué. Il explique son échec par sa hâte, par ses inquiétudes. Et puis, il n’est allé à la roulette que deux ou trois jours au plus, et avec une somme infime. Ah : s’il pouvait passer deux semaines dans une ville de jeu, il saurait attaquer la chance avec un sang-froid d’automate. Partir pour la Suisse et s’arrêter à Baden-Baden. Telle est à son avis la suprême sagesse.

Il expose ce plan à sa femme, et elle cède, convaincue ou lassée.

A Baden-Baden, Dostoïevski entraîne sa femme dans les salles de jeu et lui explique le fonctionnement de la roulette. Ils jouent, gagnent et perdent aussi tôt ce qu’ils ont gagné. Fédor Mikhaïlovitch laisse sa femme seule dans la chambre d’hôtel. Elle l’attend. Il perd. Il reperd.

Au bout de dix jours, Dostoïevski a dilapidé toutes les ressources du ménage. Alors commence pour le couple une existence folle, désespérée, qui dure près d’un mois. Fédia engage son alliance au mont-de-piété, joue, perd, gagne, retire son alliance, l’engage de nouveau, rentre chez lui, si pâle, si défait qu’Anna le soupçonne d’avoir tout laissé au jeu : mais il rapporte quarante-six pièces d’or. « J’ai eu une chance incroyable. J’ai misé rouge et gagné à tout coup. Il n’y avait personne qui ne fût émerveillé. ».
Et elle l’écoute, Et elle l’admire.

Ainsi de suite durant de long mois.

Au début du mois d’août, grâce à l’envoi de Katkov, auprès de qui Fédor Mikhaïlovitch a de nouveau sollicité une avance de 500 roubles, les Dostoïevski se trouvent en mesure de partir pour Genève. Mais, les dettes payées, il ne leur reste que 140 francs et le voyage coûte 100 francs. Une courte visite de Féfia à la roulette, et la réserve tombe à 100 francs juste.

« A cette nouvelle, la colère me prit, écrit Anna Grigorievna ; peut-on être imprévoyant à ce point ? Je voulus le gronder, mais il s’agenouilla et me demanda pardon.« 

On engage une dernière fois les boucles d’oreilles, pour 120 francs, et on retire les alliances moyennant 20 francs.

« Alors, Fédia alla à la roulette ; je le priai de ne pas s’attarder… Fédia revient au bout de vingt minutes : il me raconta qu’il avait changé la pièce contre des thalers et perdu le tout. Je lui conseillai de ne pas s’en affliger et de m’aider à faire la malle. ».

 

La fin

« Je vous ruine avec ma maladie…Barre ce que tu trouveras inutile… Que dit-on de moi ?… La fin, la fin, je vais être submergé... »

Il est retombé sans connaissance sur son oreiller. Sa femme, ses enfants sont à genoux autour de lui et sanglotent. Des amis, des parents attendant dans le salon les dernières nouvelles du malade. Des télégrammes de sympathie arrivent déjà de toutes parts.

A sept heures du soir, on laisse entrer les visiteurs dans la chambre. La pièce est obscure. La veilleuse éclaire le fond de cette caverne d’ombre et de silence. Dostoïevski est étendu tout habillé sur le divan, la tête renversée sur les coussins. On ne voit que son visage blanc et sec, comme un masque en papier. Sur la barbe, s’étale une tache rougeâtre. Les paupières serrées épousent exactement la courbe des prunelles.

Un gargouillis étrange sort de ses lèvres. Sa respiration s’arrête. Puis elle reprend, sifflante, oppressée. Il essaye de parler. Mais personne ne comprend plus ses paroles.

Le médecin arrive à huit heures du soir. Il ne peut recueillir que les derniers battements de cœur du mourant. Fédor Mikhaïlovitch expire le 9 février 1881 à 8 h 36, sans avoir repris connaissance.

Consulter l’e-book :

https://www.archive-host.com/flb/index.php?link=de0aed8b31595c5bd5d6

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